Dooz Kawa : Bohemian Rap Story

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Genre de musique : Rap

Artiste : Dooz Kawa

Album : Bohémian Rap Story

J’avoue mon inculture et mon ignorance, je ne connaissais pas le bonhomme. Je remercie donc ici Deezer d’avoir fait apparaître dans les nouveautés le dernier album d’un des meilleurs représentants de cette espèce trop rare dans le rap français, les poëtes maudits.

La 1ère chose qui interpelle, c’est le nom de l’album. Bohémian Rap Story, référence à une des plus célèbres chansons de Queen, dénote avant même la 1ère écoute d’une curiosité, d’une culture musicale, d’une intelligence et d’un sens de l’humour qui ne peuvent que susciter l’intérêt. Ensuite, la pochette de l’album, œuvre psychédélique de Antonio Segura Donat, aka Dulk, artiste espagnol, est bien loin des habituels standards des pochettes de rap français. Enfin, quand on tombe sur un rappeur qui nomme une de ses chansons Palimpseste, on se dit qu’on est tombé sur quelque chose de rare et précieux qui mérite curiosité, écoute attentive et respect !

Intéressons-nous donc à cet album, dernière œuvre de Dooz Kawa. Dooz Kawa, un nom qui ne laisse pas indifférent quand on est, comme moi, fan et féru de choses mécaniques. La première chose qui frappe, à la première écoute, c’est la voix de cet artiste atypique. Une voix cassée, très typée, très marquée, et qui participe pour beaucoup au charme et à la personnalité de cet E.T. du rap. E.T., un des plus célèbres films de Spielberg, et cette référence n’est pas anodine, le cinéma étant très présent dans cet album, Dooz semblant fan du 7ème art. Mais nous y reviendrons.

La 1ère chanson, Me faire la belle donne immédiatement le ton du style, et de la personnalité de Dooz.

L’ouverture acoustique en mandoline interpelle et renvoie au bohemian du titre de l’album. Puis vient la 1ère phrase posée de cette voix éraillée, écorchée :

« j’aurai aimé m’faire la belle, que la belle se soit oit’, dans une nuit éternelle, que l’on baise, que l’on boive, que je lêche ton écume dans un cunnilingus, qu’on s’endorme sur les plumes des cumulo-nimbus ».

Cette saillie m’évoque immédiatement le grand Georges, le moustachu grivois, le poète irrévérencieux, le seul capable de parler d’amour et de sexe, à mots si minutieusement choisis que personne ne s’en offusque. Dooz à un petit côté Brassens du rap, parlant d’amour comme on le fait en 2016, dans une explosion de sentiments et de baise débridée, sans vulgarité, avec un naturel et une liberté rafraîchissante, bien loin des stéréotypes de la « bitch » que l’on trouve chez tous les rappeurs de pacotille, auxquels ils s’attaquent d’ailleurs dans son Gel douche au chocolat, un peu plus loin dans l’album.

Dans Soirée noire, on est transporté dans l’univers du cinéma, et notamment celui de Tim Burton, référence assumée et énoncée dès le début de la chanson.

« Ma vie est un Tim Burton, sa BO un timber timbre »

Il nous parle ici de lui, à travers des ellipses, des références cinématographiques connues et reconnues, se « cachant » derrière celle-ci pour mieux se dévoiler.

« j’suis un enfant mutant errant dans l’école des X-men, sentiment de perte de temps mais les filles qui font du X m’aiment »

On découvre quelqu’un de très curieux, à la culture cinématographique large, et à la rime ciselée, précise, et pleine d’humour. Et qu’est-ce que c’est bon !

« j’m’endors derrière elle, en cuillère, pourtant je suis louche »

Guillotine joue avec l’univers de la boxe, et m’a immédiatement fait penser aux 4 boules de cuir de Nougaro. Je retrouve d’ailleurs chez ces 2 là de nombreuses similitudes dans la maîtrise de la langue, les jeux de mots, les rimes riches, et cette maestria à nous emmener dans leur univers, dans leur histoire.

«il paraît que je rappe sale mais je nettoie comme un Dyson, t’as un beau mic en cristal, moi un Iron Mike Tyson »

Crépuscule d’apocalypse est une histoire d’amour très clairement inspiré des films d’apocalypse et de zombie qui ont fleuris ces dernières années. A l’écoute de ses paroles, on repense immédiatement aux références du genre que sont Je suis un héro, World war Z, Contagion, mais également Terminator : « l’intelligence artificielle, les robots, Siri devient Skynet, leurs caméras qui suivent tous nos pas, Sarah Connor ne nous sauvera pas ».

Dooz nous offre également une petite saillie qui passerait presque inaperçue, si ce n’était sa cruelle honnêteté. Il se pose ici clairement en rupture de la soupe commercialo-marketing diffusée sur les radios mainstream, et ça ne nous étonne évidement pas.

« Si très peu de gens sont toujours en vie, les villes sont remplies de zombies, mais pas les mêmes qu’à notre époque, ces débiles qui écoutaient Skyrock »

A ce titre, il m’évoque plus des artistes comme Oxmo, Abd Al Malik, ou même IAM, par la précision de sa prose, et la justesse de ses propos.

Lagrima nous parle encore une fois d’amour, ou plutôt des désagréments de l’amour, rupture, tristesse, mélancolie, chagrin, larmes. Sur un thème d’opéra vénitien assez inusité dans le rap, Dooz fait encore ici preuve d’une curiosité, d’une culture et d’une pertinente intelligence qu’on aimerait bien plus répandue !

« moi j’ai une bouteille de rhum agé pour y noyer mon chagrin mais cet enfoiré il a appris à nager ».

Chasseur de rimes est une chanson qui semble raconter les débuts de carrière de l’artiste. On retrouve ici encore quelques pics contre le rap markété et stéréotypé, contre lequel il s’oppose depuis ses débuts. A sa décharge, ses textes méritent plusieurs écoutes afin d’en extraire toutes les subtilités, et sont volontairement suffisamment pointus pour sélectionner naturellement son public.

« Tu trouves que j’fais de la merde, ouais ton mec fait du best hip hop, mais tous les 2 on sait en scred que j’humecte ta culotte » sont une des perles de cet album, qui donne le sourire plus d’une fois !

Dans Brako, on se retrouve propulsé dans un film de gangster, membre d’une équipe qui monte au braquage et dont l’issue n’est guère heureuse. Ne me demandez pas pourquoi, mais cette chanson m’a évoqué le grand et trop tôt disparu des platines Jean-Patrick Capdevielle, par quelques petites phrases dénonçant les injustices de notre société.

« Tu sais que je suis pas pieu, et puis que dieu m’a pas dit si les bandits qui meurent et qui n’ont pas fait de mal vont au paradis comme les riches sur terre vont au paradis fiscal ».

La chanteuse qui accompagne ce morceau, Noëmie, a une voix presque hypnotisante, qui participe à l’ambiance très particulière et vraiment à part de cet album qu’il est difficile de lâcher une fois qu’on y a goûté !

Dans trop jeune pour dormir , Dooz s’inspire plutot librement de la nouvelle d’Edgar Alan Poe Ligeia, une histoire d’amour triste et désespérée. L’amour, décidément une source d’inspiration quasi inépuisable, mais traitée tantôt avec humour, tantôt avec ironie, mais toujours avec intelligence. Et culture !

« Jserai sauvé par mes amours, et on traversera les méandres, même si j’suis pas un héro, et pas non plus un Léandre » Héro et Léandre étant 2 amoureux célèbres de la mythologie grecque, ça ne s’invente pas !

Gel douche au chocolat est une critique acerbe du rap commercial, marketing et vide de sens. Et qu’on ne peut qu’approuver !

« Z’ont tellement plus rien à dire qu’ils organisent des faux clashs, hein ! Le paria ça fait du cash, un peu de plagiat, c’est ton machin. Tu veux un texte ? Ouvre la bouche, j’t’en crache un. Ca nous la joue culture quinquin, mais ça traduit plus de lyrics ricain qu’un livre d’Olvier Cachin ».

Il y dénonce le paraître et les « messages » véhiculés par tous les pseudos rappeurs entourés de supercars et de bimbos que les jeunes adulent à la télé.

Je vous laisse découvrir les 3 dernières chansons de l’album par vous même, car ce sont là encore des pépites. Je ne résiste cependant pas à 2 derniers extraits, le 1er dans le morceau Si les anges n’ont pas de sexe: « Quand mes ex sans culottes viendront assister au culte, J’dirai à Belzebuth : “Mon pote, celle-là je la connais de vulve”, Car le jour de mon trépas, je sais bien que j’monterai pas en pas d’danse ».

Et le dernier, issu de La maison citrouille, superbe morceau en l’honneur de son fils : « t’es mon petit lapin blanc rampant au pays des merveilles, si papa est pas là, je sais que ta mère veille ».

Mais la merveille, c’est cet album. A coup sûr, un opus qui restera dans les annales du rap français. Un des très très rares albums à m’avoir autant séduit, que dis-je, emballé, ces dernières années !

Par Richard Segault

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